Cahier critique 01/12/2016

"L’île jaune" de Léa Mysius et Paul Guilhaume

Une chronique adolescente oscillant vers le fantastique, par l’une des jeunes pousses issues de la Fémis les plus douées du moment.

Dans les quelque vingt-quatre heures qui constituent ou précèdent la fugue d’Ena, onze ans, hors de la maison de vacances familiale au bord d’un étang du sud-est de la France, les humeurs de la “presque” jeune fille varient au gré des situations sociales qu’elle traverse. Elle sera successivement émoustillée par le rendez-vous donné par un jeune pêcheur, affligée par ses parents qui font la fête, excédée par son binôme de voile lorsqu’il fait chavirer leur catamaran.

Léa Mysius et Paul Guilhaume excellent à placer leur actrice dans des situations de jeu qui la font passer d’une timidité infantile entre copines à une sauvage impétuosité lorsqu’elle navigue sur l’étang. L’opacité psychologique de ce beau personnage féminin rappelle celle de Suzanne d’À nos amours de Pialat, dont L’île jaune reprend au générique les accents de l’air de Didon et Enée interprété par Klaus Nomi. Mais les réalisateurs savent se détourner de cette paternité naturaliste pour y ajouter, avec le personnage de Diego, une nuance quasi-fantastique. Le handicap du garçon (la moitié de son visage est brûlée), bon navigateur qu’Ena choisit pour l’emmener sur “son” île, lui confère la même force occulte que Léonore semblait tirer de son pied bot dans Les oiseaux- tonnerre (de Léa Mysius, 2014). La jeune réalisatrice confiait avoir déjà en tête, à l’écriture de ce précédent film, les champs du Médoc où il se déroule. Ici aussi, le port de plaisance, plus qu’un simple décor, semble être à l’origine du désir de fuite bien plus qu’un réel besoin d’émancipation.

Outre les trajectoires de yoyo que dessine le caractère de l’héroïne, les réalisateurs fixent un visage dans des lumières naturelles ondulantes. Il n’est pas étonnant que le coréalisateur Paul Guilhaume, primé à Clermont-Ferrand pour la photographie de L’île jaune, en soit également le coscénariste. Récit d’apprentissage, la véritable chair de cette brève robinsonnade devient l’observation des changements d’un visage entre le grand soleil de midi et la pâle clarté de la lune.

Raphaëlle Pireyre

Article paru dans Bref n°119, 2016.

Réalisation : Léa Mysius et Paul Guilhaume. Scénario : Léa Mysius. Image : Paul Guilhaume. Montage : Pierre Deschamps. Son : Antoine Pradalet, Gaël Eleon et Victor Praud. Décors : Esther Mysius et Camille Rouaud. Interprétation : Ena Letourneux et Alexandre Branco. Production : Trois Brigands Productions.