"L’âge adulte" de Ève Duchemin
Le jour, Sabrina fait des ménages, pour payer les travaux dans une maison dont elle risque d’être expulsée, ainsi que pour s’acheter le matériel nécessaire à son deuxième travail. La nuit, elle devient Sarah, strip-teaseuse, pour payer les cours qui, un jour, lui permettront peut-être de devenir aide soignante. Sabrina est une jeune fille de 22 ans qui danse constamment sur le fil du rasoir. Au bord est l’histoire de sa rencontre avec Ève, jeune cinéaste qui lui offre son identité en partage. Ensemble, elles se demandent ce que devenir femme veut dire.
À l’heure où les réalisatrices se réapproprient le motif du corps féminin – le récent À mon seul désir, sous le regard de Lucie Borleteau, ou encore le plus décrié La maison d’Anissa Bonnefont, en fin d'année dernière – et se ressaisissent des imaginaires souvent mis en scène par des perspectives masculines, la cinéaste Ève Duchemin s’emparait également du corps de la femme en lutte et de la jeunesse précarisée pour en tisser de véritables sujets de cinéma, avec cette belle idée en ligne de mire : chercher de l’humanité dans des univers désolants.
C’est dans un geste documentaire que Duchemin explore ces thématiques, tentant de sonder les rapports hommes-femmes ainsi que le cheminement poreux, cet espace incongru de la fin de l’âge tendre et le début des responsabilités, des impondérables et des désillusions abruptes assignés aux adultes. Ce moyen métrage documentaire portraiture ainsi la figure presque indiscernable de Sabrina, la vingtaine, et déjà écorchée par la vie, enchaînant les boulots précaires la journée, et les danses de charme la nuit.
Dans une imagerie proche de l’émission belge Strip-tease – filmer les temps morts du quotidien pour composer un tout complexe et irrévérencieux –, Sabrina arpente les lumières changeantes du vieux port de Marseille ; elle vit avec le bienveillant Loïc et tous deux tentent de se serrer les coudes dans une spirale de tracas. En filmeuse de l’intimité – tout en évitant un voyeurisme a priori prégnant –, la cinéaste capture les zones d’ombre, le sans fard, ce hors champ des spectacles bariolés et stroboscopiques. Nous sommes spectateurs exsangues devant l’envers du décor, dans la contemplation de ces danses lubriques autour de l’abîme, affectés par les performances effectuées en état d’ébriété et de détresse émotionnelle. Derrière la gouaille et la sensibilité de Sabrina se cache une souffrance sourde, avec ces stigmates sur la peau, comme le marqueur épidermique d’un mal-être. Les corps, c’est paradoxalement bien ce qui attire la jeune femme, puisqu’elle souhaiterait se réorienter en tant qu’aide-soignante, c’est-à-dire prendre soin du corps de l’autre, à défaut d’elle-même.
Si le cinéma d’Eve Duchemin parle des êtres en perte de lien avec le monde extérieur – comme dans Temps mort, son premier long métrage de fiction, inscrit dans le domaine carcéral –, c’est aussi dans la robustesse de ses protagonistes face à l’adversité que ceux-ci étincellent, en faisant de la rage sociale une force de frappe. Ils se placent tous dans une démarche de reconstruction, à l’image de cette maison en chantier que le couple platonique de L’âge adulte tente de réhabiliter au-delà des heurts.
William Le Personnic
France, Belgique, 2011, 56 minutes.
Réalisation et scénario : Ève Duchemin. Image : Ève Duchemin. Montage : Joachim Thôme. Son : Gilles Cabau, Jean-François Levillain, Aline Gavroy. Production : Les Films Grain de Sable, Eklektik Productions.


