“Journey Through a Body” de Camille Degeye
Thomas, musicien suisse-allemand, est cloîtré chez lui à cause d’un pied cassé. Il erre dans son petit appartement parisien, la jambe dans le plâtre, occupé à la composition d’un nouveau morceau. Lorsque le jour se lève, une visiteuse inattendue l’attend derrière sa porte.
La matière première du quatrième court métrage de Camille Degeye, sélectionné à la Semaine de la critique en 2019, est la pellicule 16 mm et, dans la chimie de cet objet hybride, la grâce et la colère dominent. Son geste à la structure très nette travaille l’intime dans un alliage délicat de douceur et de tranchant. Scindé en deux parties qui convoquent chacune différents langages et outils de cinéma, l’ensemble, d’une justesse déroutante, démontre une cohérence exemplaire entre la forme et le fond.
Thomas est musicien et vit dans un petit appartement à Paris. Handicapé par un plâtre, il sautille à cloche-pied dans quelques mètres carrés pour accomplir les tâches du quotidien. Petite table jonchée de papiers, tasse de café qu’on devine froid, draps défaits, verres de cristal... Portant une attention minutieuse aux objets, isolées par le montage comme autant de natures mortes, des séquences racontent le personnage en un clin d’œil. Dans son antre, Thomas cherche, compose, manipule machines et instruments. Le temps disparaît, sa quête l’absorbe tout entier, et nous avec. Dans un élan sensoriel, la bande-son nous enveloppe au cœur de son travail et l’image, au plus près de son corps, que la caméra scrute, parcourt et révèle comme une caresse.
Telle une aiguille qui percerait une bulle de savon, un coup de sonnette tire Thomas de sa solitude et fait basculer le film dans une tonalité naturaliste. Une inspectrice de la Caisse d’allocations familiales vient réaliser le contrôle redouté par quiconque perçoit des aides sociales, RSA ou APL. L’État procède à une analyse approfondie des relevés bancaires et détermine s’il est bien légitime d’aider le bénéficiaire. Le dialogue quasi didactique qui s’installe alors entre les deux protagonistes occupera toute la deuxième partie, succession de champs/contrechamps cadrés serrés, révèle le gouffre qui sépare leurs deux planètes. Les méandres de l’administration avalent ceux de la création.
Dans la première moitié du film apparaissent des images de jungle amazonienne, extraites d’un documentaire réalisé sur le tournage du Fitzcarraldo (1982), de Werner Herzog. Écosystème à préserver, empreint d’un épais mystère et accueillant des formes de vie multiples, ce territoire charrie autant de menaces que de chaos. Outre cette double métaphore qui fait écho à la figure de l’artiste ou simplement à la jeunesse, Journey Through a Body semble aussi dire la nécessité de pouvoir s’en échapper en cultivant ses jungles à soi. Dans les manipulations de ce musicien-bricoleur, les techniques de développement de la pellicule dans les bains du laboratoire, que pratique Camille Degeye, ne sont pas loin. D’autres cinéastes de cette génération abordent le politique ainsi en creux, comme Emmanuel Marre dans D’un château l’autre (2018, voir Bref n° 124). En cueillant des histoires à partir de ce qui leur est proche, en se penchant sur l’intime au point de flirter avec le documentaire et en réfléchissant à leurs supports et son économie, ces œuvres, qui cultivent une forme de bricolage éclairé, s’approchent d’une forme de cinéma militant.
Cloé Tralci
Article paru dans Bref n°125, 2020.
Réalisation et scénario : Camille Degeye. Image : Robin Fresson. Montage : Valentin Féron. Son : Luc Chessel, Théophile Gay-Mazas et Romain Ozanne. Musique originale : Pyrit. Interprétation : Thomas Kuratli et Laurence Hallard.
Production : Société Acéphale.


