Cahier critique 21/05/2024

"Ibiza" de Marie et Hélène Rosselet-Ruiz

Sonia est sur le point de partir pour la première fois en vacances avec ses amis quand elle découvre que sa mère s’est acheté un jacuzzi avec l’argent qu’elle comptait utiliser pour partir. Elle décide alors de ne pas se laisser faire…

Pour leur deuxième court métrage en coréalisation, après Les héritières, Hélène et Marie Rosselet-Ruiz réunissent à nouveau leurs talents et déploient avec Ibiza une comédie entre film de famille, teenage movie et “film de quartier”. Le point de départ est simple (et inspiré de la propre expérience des réalisatrices !) : une mère s’offre un jacuzzi avec ses maigres économies, privant la famille de vacances pour l’été qui s’annonce.

Ainsi, le tout premier voyage de rêve de Sonia, dix-huit ans, tombe à l’eau. Elle avait prévu de partir avec sa bande, direction Ibiza. Loin du quartier, loin des tours, loin de la routine étriquée et loin d’une mère que l’on devine angoissée et potentiellement pas facile à vivre au quotidien.

Mais pas moyen de se laisser abattre ou de renoncer. Après tout, ce n’est qu’une question d’argent. Et justement, le jacuzzi à l’origine du problème peut tout aussi bien se muer en outil de vengeance, et permettre à Sonia de gagner de quoi assurer le voyage tant espéré. Il suffit de le dérober, de l’installer en mode “spa” dans la cave du bâtiment C et d’en faire payer l’accès à ceux de la cité. La bande a conçu tout le plan, depuis le cambriolage jusqu’aux flyers et au marketing, en passant par la déco, les rafraîchissements et le business-plan.

Dès le début – directement sur la scène de “hold-up” –, on sent bien que tout ne va pas se passer comme prévu. La comédie se met en place avec les doutes de Sonia, la maladresse de ses potes, la (fausse ?) naïveté de la mère – interprétée par Saadia Bentaïeb, la complicité forcée du petit frère. Et la réussite d’Hélène et Marie Rosselet Ruiz, c’est de ne pas verser dans les clichés.

D’abord en prenant soin d’accorder de l’attention à chaque personnage, quel que soit son rôle. Dans le groupe, chacun est bien identifié, avec son style, sa personnalité. La mère et le petit frère aussi ont leur manière d’être. L’incarnation tient bien sûr au choix des actrices et acteurs, et à leur manière d’être filmés et dirigés (Hélène et Marie Rosselet-Ruiz ont elles-mêmes une expérience de comédiennes) : on s’attache immédiatement aux uns et aux autres avec l’impression de comprendre ce qui se joue pour chacun d’eux.

La tension dramatique monte vite et les questions se multiplient : Sonia va-t-elle réussir à partir ? Le conflit va-t-il déraper avec une déclaration auprès de la police ? Jusqu’où les vengeances successives de la mère et de la fille vont-elles aller ?

Le rythme global du film, et surtout la musique de Maxence Dussère, travaillée en contrepoint de la comédie, apportent sans l’alourdir une touche dramatique essentielle au film. Les mélodies, les timbres et les rythmes choisis accentuent les tensions et nous guident sur des trajectoires plus profondes et intimes que la simple comédie aurait pu laisser penser. Ibiza s'impose en définitive comme un film qui porte à rêver : à d’autres horizons, bien sûr, mais aussi à un rapport aux autres apaisé et à une entente familiale retrouvée.

Marie-Anne Campos

France, 2021, 20 minutes

Réalisation et scénario : Hélène et Marie Rosselet-Ruiz. Image : Maxence Lemonnier. Montage : Nathan Jacquard. Son : Geoffrey Perrier, Grégoire Chauvot et Thibaut Macquart. Musique originale : Maxence Dussère. Interprétation : Mahia Zrouki, Saadia Bentaïeb, Amine Khalil, Camille Léon-Fucien, Soriba Dabo, Tobias Nuytten, Marie Berto, Clément Bonnier, Romé Tillier et Dominique Engelhardt. Production : Vagabundo Films.