Cahier critique 03/02/2018

"Fuck UK" de Benoit Forgeard

Frog & Rosbif

Chronologiquement, Fuck UK, daté de 2012, est le dernier court métrage de Benoit Forgeard, avant un très attendu passage au long avec Gaz de France, sorti trois ans plus tard. Entre-temps, pourtant, tandis que se développait ce film grinçant intronisant Philippe Katerine en Président de la République, Forgeard ne cessa d'occuper le terrain : piges drolatiques pour So Film sur des films imaginés au futur, conférences improbables, émissions de variété vintage avec le musicien Bertrand Burgalat pour Paris Première, apparitions aux génériques des films, courts ou longs, des autres (Vincent Mariette, Nicolas Pariser, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita). Mais aussi, depuis un an, ponctuelles vidéos faussement cinéphiles pour l'exigeant magazine en ligne Blow Up d'Arte (L'acier chez Rohmer, Le cuir chez Pialat, etc.).

Car si Fuck UK était le dernier court métrage “officiel” de Forgeard, c'était aussi – et c'est bien cela qui nous intéresse ici – la première manifestation de son attrait fécond pour la commande ou la carte blanche. Là, il s'agissait, dans le cadre de la Collection de courts métrages de Canal + renouvelée chaque année, d'écrire pour une personnalité, en l’occurrence l'humoriste Gaspard Proust. Que Fuck UK soit très en deçà des meilleurs films de l’auteur (L'antivirus ou Respect, selon nous) personne ne le contestera. Mais cela importe peu tant ce qui compte ici est la démonstration d'une gourmandise nonchalante faisant feu de tout bois. Cela agacera certains, en séduira d'autres, signe extérieur d'un dandysme insouciant que d'aucuns, à tort ou à raison, reprocheront régulièrement à ce cinéaste pince-sans-rire.

Le film part pourtant d'un postulat réjouissant de mauvais esprit en mettant en scène un homme détestant viscéralement tout ce qui a trait à la culture britannique et donc, naturellement, à la pop-culture dans son ensemble. Après un générique très graphique faisant se succéder, sur motifs “Union Jack”, des mots usuels systématiquement traduits en français, la destruction d'un vinyle du Abbey Road des Beatles semble tenir lieu de blasphème ultime. Gag pointant d'emblée la limite d'un film potache, auto-référencé, où l'on prononce “Stève” au lieu de Steve (Stève André fut l'un des premiers films de Forgeard) et où Darius, l'acteur-fétiche du cinéaste, tient, déguisé, presque tous les rôles secondaires.

Un film pour rien, alors, en attendant mieux, en regardant déjà ailleurs ? Peut-être, mais en dépit de ses limites assumées, Fuck UK renseigne bel et bien, a posteriori, sur le cheminement, les envies et les capacités d'adaptation d'un cinéaste-aventurier qui ne cessera pas de sitôt – si tout se passe bien – de nous surprendre... et surtout de nous faire rire.

Stéphane Kahn

Réalisation et scénario : Benoit Forgeard. Image : Yoann de Montgrand. Montage : Jean-Christophe Hym. Effets spéciaux : Yannig Willmann. Son : Julien Brossier, Xavier Thibault et Laure Arto. Musique : Bettina Kee et Emiliano Turi. Interprétation : Gaspard Proust, Darius, William Lebghil, Benjamin Wangermée, Julia Vandoorne et Francis Van Listenborgh. Production : Ecce Films.