Cahier critique 10/07/2024

"Famille nucléaire" de Faustine Crespy

Jules, 18 ans, passe ses vacances à contrecœur dans le camping naturiste de son enfance. Il est tiraillé entre son attirance pour le beau Karim, saisonnier sur la plage des “textiles”, et la dépression de sa mère Adèle, qui refuse de le laisser grandir.

Après la grande ville au cœur de son premier film, Le patin, qui devait nourrir aussi le fond de Cataracte, Faustine Crespy ouvre son cinéma à l’espace du bord de mer dans Famille nucléaire. C’est par le sable, le vent, l’herbe et la mer que son récit souffle. La vitalité estivale irrigue les veines de ce récit initiatique du protagoniste de dix-huit ans. Comment gérer son désir, quand on est coincé entre le camping naturiste où sa mère exhibitionniste et dépressive veut à tout prix retrouver le bonheur enfoui du foyer éclaté, et l’attirance pour un garçon de passage au stand de don de sang de la Croix-Rouge ? Jules surfe en quelques heures sur la crête d’un réel qui l’écartèle. C’est tout le sel de cette courte aventure juvénile. La jeune réalisatrice décomplexe sa narration de tout problème sociétal ou d’empêchement du regard collectif. L’élan sentimental et physique prime dans un trajet au romanesque réaliste. Mais il doit faire face aux conjonctures concrètes du gardiennage du petit frère et de la dérive alcoolisée maternelle.

La saveur de l’univers de Faustine Crespy est de fuir le jugement et le happy end forcé. Les moments de la vie sont avant tout des champs d’épreuve que chacun et chacune traverse avec ses propres moyens du bord. La mise en scène accompagne avec bienveillance et bonne distance. Sans voyeurisme sur les corps ou l’écrasante frustration de la mère (épatante Catherine Grosjean, dans un rôle à la lisière de l’ingrat), et sans angélisme sur la découverte de l’attirance adolescente. Les situations sont concrètes. Les dialogues aussi. Les personnages ne tournent pas autour du pot et verbalisent ce qui leur traverse l’esprit. C’est de cela aussi que naît l’action, en réaction à ce que l’autre dit ou promet. Le film fait confiance à ses personnages et à leurs pactes, qui les poussent à avancer, tester, tenter, quitte à se planter et se retrouver bredouille. L’important reste bien de participer à sa propre aventure. Celle d’un destin, à commencer par ses petits riens.

Quand résonne la chanson finale, O vento de Dorival Caymmi, la mélancolie envahit l’écran. Celle de ce titre qui célèbre la mer, le vent, le bateau, l’homme et le poisson. Qui chante aussi la simplicité d’une vie soumise aux éléments et au cycle existentiel. Mais confrontée à des ressentis forts. Comme ceux de Jules face à ses premières fois, et à la volonté de s’extraire du déterminisme maternel. Ce que rappelle la réalisatrice, c’est que vivre sa vie veut dire s’affranchir de ses attaches. L’émancipation est nécessaire. Et elle s’avère plus facile quand l’écoute mutuelle a lieu avec ses aînés. Les retrouvailles nocturnes entre le fils et la mère jouent la carte d’un rabibochage possible, par l’humour. Tel un fantôme, Adèle se balade recouverte de sa couette blanche. Un spectre cotonneux qui tente la réconciliation et s’autorise à fumer une clope face au vent du soir. Le vent souffle où il veut.

Olivier Pélisson
 

Belgique, 2020, 19 minutes. 

Réalisation et scénario : Faustine Crespy. Image : Laetitia de Montalembert. Montage : Bertrand Conard. Son : Valentin Mazingarbe, Alban Cayrol et Aline Gavroy. Interprétation : Louka Minnella, Catherine Grosjean, Lohen Van Houtte et Syrus Shahidi. Production : Iris Productions.