Cahier critique 18/06/2025

"Boléro" de Nans Laborde-Jourdàa

Fran est de passage dans sa ville natale pour se reposer et rendre visite à sa mère. Suivant le rythme saccadé du “Boléro” de Ravel, ce parcours sur les chemins du souvenir et du désir va le mener, ainsi que tout le village, à une apothéose joyeusement chaotique.

La beauté du geste. C’est ainsi que nous pourrions sous-titrer Boléro, le dernier film de Nans Laborde-Jourdàa. Littéralement, car le film s’ouvre, après un moment de silence, sur la version du Boléro de Ravel interprétée par le danseur et chorégraphe François Chaignaud, où s’envolent littéralement ses mains fines avec une élégance folle. Mais la beauté du geste, ce serait aussi ce retour de Fran, le personnage principal, au cœur de son pays natal des Pyrénées, quitte à faire revivre des souvenirs douloureux, et à transformer une rage sourde en force chorégraphique, puis à contaminer une communauté bouleversée. De la même manière que dans son précédent film, Léo la nuit, il était difficile de prévoir la trajectoire des personnages, Boléro, par son éloge de la bifurcation narrative et formelle, est de ces films réjouissants qui surprennent le spectateur en même temps qu’ils le bousculent.

Il débute en chronique familiale presque trop classique pour se muer en utopie révolutionnaire. Le film raconte le fantastique du quotidien et les "choses cachées derrière les choses". Une galerie marchande peut cacher un lieu de cruising ou, mieux encore, la cabine de décollage d’une éruption de danse où les mains et les pieds se rejoignent pour créer de nouvelles formes de désir. Le temps s’arrête ou s’accélère, la sensualité opère, le bouillonnement sexuel transparaît. Le Boléro de Ravel revient alors, marquant nettement de son empreinte obsessionnelle un film qui avance pour ne plus s’arrêter à l’image de ce groupe constitué traversant parkings, terrain de foot et station-service, jusqu’à la montagne où la fumée de la révolte rejoint les brumes passagères. Les frontières s’effacent tout comme le corps de Fran, épuisé et porté lors d’une procession singulière et hiératique. Boléro est un film de lave invisible et incandescente qui saisit et étreint physiquement le spectateur tout en l’interrogeant. Son mystère nous grandit par la capacité qu’il a d’interroger notre monde en regard de celui de son personnage principal. Par sa subversion douce et son sens aigu de la poésie, Boléro nous rappelle aussi que tout est politique et que nous pouvons encore agir, même allongé et inanimé, tant que nous sommes portés par une croyance et une énergie collective.

Bernard Payen

Texte paru dans Bref n°129, 2024.

Réalisation et scénario : Nans Laborde-Jourdàa. Image : Manuel Bolaños. Montage : Jeanne Sarfati. Son : Paul Guilloteau et Thibaut Macquart. Interprétation : François Chaignaud, Muriel Laborde-Jourdàa et Mellie Laborde-Jourdàa. Production : Wrong Films.