Cahier critique 04/03/2020

“628” d’Anna Kuznetsova

Zoom sur la jeunesse moscovite.

Dans le flux du quotidien, on a parfois tendance à sous-estimer la somme d'inattendu que peut réser­ver l'espace d'une seule journée. Pour son film de fin d'études à la Moscow School of New Cinema, Anna Kuznetsova a choisi de dérouler un récit du lever du jour à la tombée de la nuit. On peut y en­tendre résonner les formules du philosophe Héraclite qui soulignent que rien ne demeure, que le soleil est nouveau chaque jour. Sacha et Yana, une vingtaine d'années, partagent la chambre numéro 628 dans une résidence universitaire de Moscou. Des portraits de Pouchkine et de Kafka sont punaisés aux murs, la vaisselle s'empile dans l'évier de la salle de bains ; les chambres estudiantines littéraires sont un peu par­tout les mêmes. Chacune a son petit lit dans ce petit espace, que vient rétrécir encore le corps imposant d'Egor, petit ami de Yana. Sacha est loin d'être ravie de la présence de ce troisième colocataire. Dès le réveil, elle souffre de devoir partager bien malgré elle l'intimité du couple. Quelques coups bas filmés sans apprêts brossent cette hostilité patente.

Mais le fil de la journée va voir ces sentiments se nuancer et la colère fondre comme neige au soleil. Le soir venu, quelques amis sont réunis dans la ré­sidence pour célébrer l'anniversaire de Yana. L'on rit, l'on trinque avec des tasses remplies d'alcool. Le vin venant à manquer, Sacha et Egor sont désignés pour s'occuper du ravitaillement. Au cours de cette escapade nocturne, on s'étonne de voir une compli­cité se frayer, l'air de rien, un chemin entre les deux personnages rétifs. Soudain, voilà qu'un travelling les suit ; ils courent dans la nuit. Le doux mouve­ment du plan, accompagné d'une mélodie discrète au piano, tranche avec le réalisme rigoureusement tenu jusqu'alors. On y sent affluer tous les détours possibles de cet âge de la vie.

Ne dévoilons pas ici l'événement inattendu qui clôturera la journée des personnages, que la cinéaste a exhumé de son propre vécu. Il implique l'interven­tion de policiers glacials - le sont-ils plus en Russie qu'en France ? La réussite du scénario de 628 tient à sa capacité à préserver, tout en délicatesse, les ambiguï­tés du réel. Les regards que pose Sacha sur son amie Yana, comme ses baisers, sont-ils amoureux ? Est-elle jalouse d'Egor ? Peu importe. Ces personnages usent de leur liberté de se serrer à deux dans un petit lit, tels des chatons, solidaires face à la solitude, ou hébétés par la découverte du tragique. Anna Kuznetsova par­vient ici à capter quelques-unes des essences propres à l'idée abstraite de la jeunesse. Sans tomber dans les écueils possibles de la notion d'universel, on dira simplement que certains traits sont assez communs, de la Russie jusqu'à l'Occident, pour que leurs échos soient identifiables.

 Cloé Tralci

Article paru dans Bref n°125, 2020.

Réalisation : Anna Kuznetsova. Scénario : Anna Kuznetsova et Ekaterina Zadokhina. 
Image : Grigiry Maykov. Montage : Anna Kuznetsova et Marina Eliseeva.
Son : Dmitry Pankov et Aleksandr Borisov. Interprétation : Maria Lapshina, Ivan Mulin et Julia July.
Production : Moscow School of New Cinema.