Extrait
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She Runs

Qiu Yang

2019 - 20 minutes

Fiction

Production : Les Valseurs et Wild Grass Films

synopsis

Un hiver comme les autres, en Chine. Yu, jeune collégienne d’une ville de l’Est du pays, tente de quitter son équipe de gymnastique rythmique.

Qiu Yang

Né le 22 septembre 1989 à Changzhou, en Chine, Qiu Yang a grandi dans cette métropole de de la province du Jiangsu, située au nord-est de Shanghai, avant d’étudier la peinture et le cinéma en Australie.

Après A Gentle Night, Palme d’or du court métrage à Cannes en 2017, il retrouve sa ville natale pour le portrait d’une tentative d’émancipation adolescente au sein d’un gymnase suffocant dans She Runs, Prix Découverte Leitz Cine lors de la 58e édition de la Semaine de la critique. Le film est coproduit par une société de production française : Les Valseurs.

Critique

C’est par le son qu’on entre dans She Runs, troisième court métrage du réalisateur chinois Qiu Yang, Prix Découverte Leitz Ciné du court métrage en 2019 lors de la 58e Semaine de la critique à Cannes. Plus précisément par une succession d’ordres laconiques lancés d’une voix mécanique durant le générique d’ouverture. Avant même de voir la scène, on la devine : un vaste gymnase qui réverbère les voix, une coach à la posture sévère, des sportives qui répètent inlassablement les mêmes pas sur un plancher qui crisse. Jusqu’au lecteur de cassettes qui crachote comme il peut la musique sur laquelle doivent évoluer les danseuses, encore et encore. 

On sent d’emblée que pour le réalisateur, la pratique d’un sport n’a rien de glamour. Elle n’est pas non plus synonyme d’esprit de compétition ou d’amour de l’art, mais plutôt de contrainte et de ras-le-bol, quand ce qui devrait être un loisir, voire une passion, devient une obligation de plus en plus lourde à porter, et dont il est littéralement impossible de se défaire. C’est le fardeau qui écrase Yu, jeune collégienne aspirant à quitter son équipe de gymnastique rythmique et paraissant, pour cela, prête à toutes les extrémités.  

Qiu Yang s’est inspiré de sa propre expérience pour écrire le scénario de She Runs, ayant lui aussi été contraint, lorsqu'il était enfant, de participer à une activité extra-scolaire envahissante (la fanfare de l’école) qui ne lui plaisait pas. Ce sens du vécu infuse le film jusque dans ses moindres détails, et notamment dans son écriture volontairement minimaliste et peu spectaculaire, qui évite soigneusement le mélodrame, mais remue des sentiments profonds.  

Il filme ainsi sa jeune héroïne comme sans cesse absente à elle-même, le regard perdu dans le vide, la tête légèrement inclinée vers le bas. Jouant sur les focales longues, il l’isole du reste du plan, devenu flou et fantomatique, ou au contraire la filme en plan large, petite silhouette butée qui semble frêle au milieu des autres. Cette alternance dans une mise en scène par ailleurs très élégante et picturale, vient marquer le point central du récit, cette contradiction insoluble entre l’individualisme naturel (symbolisé ici par le désir d’arrêter une activité pour laquelle on n’a aucun goût particulier) et le sens du collectif tel qu’il est vanté par le système, transformant tout désaccord en trahison. 

Tiraillée par ces deux mouvements contraires, Yu oscille entre résistance et résignation, sans trouver le moindre appui autour d’elle. On comprend peu à peu qu’elle n’est pas la seule à être prise au piège, et que la réputation de sa famille est elle-aussi en jeu, ne lui laissant aucune issue possible. D’ailleurs, plus le récit avance, plus la jeune fille est symboliquement entravée par le plan, encadrée verticalement par le décor qui crée un effet de cadre supplémentaire autour d’elle, créant un sentiment d’oppression diffuse et insaisissable, qui suffit à dire son mal-être grandissant. Sans éclats et presque sans drame, She Runs évoque ainsi avec justesse une douleur individuelle qui est le produit d’un état d’esprit collectif n’hésitant pas à broyer ses membres pour préserver sa propre existence. 

Marie-Pauline Mollaret 

Réalisation et scénario : Qiu Yang. Image : Constanze Schmitt. Montage : Carlo Francisco Manatad. Son : Mei Zhu, Livia Ruzic et Emmanuel Croset. Musique originale : Ryan Somerville. Interprétation : Xue Jiayi, Sun Zhongwei, Li Shuxian et Pan Fengjin. Production : Les Valseurs et Wild Grass Films.

À retrouver dans

Bonus

Interview Qiu Yang