Extrait

Pauline

Céline Sciamma

2009 - 8 minutes

Fiction

Production : AMDA Production

synopsis

Une jeune fille raconte son histoire : l’enfance joyeuse dans une petite ville de province où tout le monde se connaît, la révélation publique de son homosexualité par un ami de ses parents, le silence des témoins, la douleur de la solitude, la possibilité de l’acceptation.

Céline Sciamma

Née le 12 novembre 1978 à Pontoise (Val-d’Oise), Céline Sciamma est une cinéphile affirmée quand elle entre à la Fémis, en section scénario. Au sein de la promotion 2005, elle y écrit Naissance des pieuvres et cette première réalisation attire immédiatement l’attention sur son talent et sa personnalité, se voyant sélectionné eu Festival de Cannes 2007 dans la section “Un certain regard” et récompensé du Prix Louis-Delluc du meilleur premier film la même année. Elle signe en 2009 un court métrage, Pauline, dans le cadre d’un concours de scénarios intitulé “Jeunes et homos sous le regard des autres”, avant de confirmer les espoirs placés en elle avec Tomboy (2001), puis Bande de filles (2014), présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Personnalité engagée, elle est à l’origine, avec Rebecca Zlotowski, de la fondation du collectif 50/50 au printemps 2018 et reçoit l’année suivante le Prix du scénario au Festival de Cannes pour Portrait de la jeune fille en feu, pour lequel elle retrouve Adèle Haenel, douze ans après Naissance des pieuvres. Poursuivant en parallèle son activité de scénariste, elle aura coécrit Quand on a 17 ans d’André Téchiné en 2016 et le long métrage d’animation de Claude Barras Ma vie de courgette en 2017.

Critique

La découverte du visage et du récit de Pauline ressemble à une échappée dans l’un des carnet de croquis de Céline Sciamma. Réalisé en 2009 juste après son premier long métrage, Naissance des pieuvres, et dans le cadre du concours de scénarios “Jeune et homo sous le regard des autres” lancé à l’époque par le ministère de la Santé, il s’agit là d’une des rares formes courtes d’une cinéaste à présent saluée dans le monde entier. Couronnée l’année dernière par le Prix du scénario à Cannes pour son Portrait de la jeune fille en feu, l’envolée de cette carrière s’est produite de concert avec la montée des dénonciations publiques du mouvement #MeToo, en prise directe avec les thèmes fondateurs de son cinéma : le désir féminin, les entraves liées à la notion de genre, les normes aliénantes distillées par le patriarcat. Au moyen d’un dispositif dépouillé à l’extrême, Pauline dessinait alors déjà le portrait d’une autre jeune fille en proie aux doubles feux du désir et de l’opprobre.

Asservie par ses amours douloureuses pour un homme marié chez Charline Bourgeois-Taquet (dans le court métrage Pauline asservie, 2018), Anaïs Demoustier interprète ici une jeune fille qui livre le récit de son émancipation. Dans un unique plan séquence de huit minutes, elle raconte dans un monologue face caméra les prémices de son désir, les mesquineries de ses proches face à son homosexualité. Récit de soi, petit village, peurs déguisée en haine : une série d’éléments qui rappellent le travail d’Annie Ernaux. La forme extrêmement simple adoptée ici par Sciamma rejoint le projet de l’écrivaine et son écriture dépouillée, “plate” comme elle la nomme elle-même, pour restituer sans fard son expérience du réel. Comme Ernaux, Sciamma demeure elle aussi fidèle à des territoires qu’elle explore plus intensément film après film.

Le regard de Pauline se trouble dans l’évocation de souvenirs douloureux, de la honte et du dégoût de soi. Un visage, un corps et des mots : la simplicité désarmante du film brode une intimité subtile avec le spectateur ; on s’assoit et on écoute. Dans l’œuvre de Sciamma, on scrute beaucoup, et ce faisant on apprend à s’interroger sur l’héritage qui construit nos regards. Ici, on écoute donc aussi, comme dans ce que proposait par exemple la cinéaste Amandine Gay avec son documentaire Ouvrir la voix, composé exclusivement d’entretiens face caméra avec des femmes racisées, qui expriment les discriminations subies au quotidien.

Pauline, allongée de tout son long dans le cadre, semble se confier à une caméra confidente, en qui elle place sa confiance. Mais elle n’est pas seule. Une oreille amie l’écoute hors champ, qui n’apparaîtra qu’à la dernière seconde, en caméo d’espoir surprise, comme une preuve que le trajet difficile accompli pour quitter un environnement toxique l’a conduite au bon endroit. Les rires complices des jeunes filles attendront le noir du générique pour s’y réfugier. Parmi les récits face caméra qui peuplent l’histoire du cinéma, rares sont ceux qui se présentent à l’horizontal. Si l’on peut y voir un clin d’œil au divan d’un psy, on peut aussi penser à l’horizontalité comme à la mise en espace de l’égalité. Ainsi, cinéaste, personnages, caméra et spectateur sont-ils placés au même niveau. Pauline esquisse déjà l’ambition des films de Céline Sciamma, être refuge, présenter l’égalité comme une rive secrète, charnelle et désirable.

Cloé Tralci

Réalisation : Céline Sciamma. Scénario : Daphné Charbonneau. Image : Julien Poupard, Ronan Boudier et Élie Girard.  Montage : Julien Lacheray. Son : Pierre André et Philippe Charriot. Interprétation : Anaïs Demoustier et Adèle Haenel. Production : AMDA Production.

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