Extrait
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Les paradis perdus

Hélier Cisterne

2008 - 29 minutes

France - Fiction

Production : Les Films du Bélier

synopsis

Mai 68. Une nuit, Isabelle, jeune lycéenne, rentre chez elle sous le choc. Ses parents, dépassés, décident de l’emmener à la campagne pour fuir les troubles parisiens. Le lendemain, la jeune fille n’a qu’une idée en tête : rejoindre Paris. Elle ne sait pas encore qu’elle prendra une toute autre direction.

Hélier Cisterne

Né en 1981, Hélier Cisterne a grandi dans le Lot. Après un bac option cinéma à Brive-la-Gaillarde, il poursuit des études de philosophie à l'université Paris 8 de Saint-Denis et réalise en 2002 son premier court métrage, produit par le Grec et qu'il interprète en compagnie de membres de sa famille : Dehors.

Après trois autres courts ou moyens métrages trouvant un large écho dans les festivals, il réalise son premier long métrage, Vandal, qui reçoit le Prix Louis-Delluc du premier film en 2013. L’année suivante, le réalisateur rejoint l’équipe d’Éric Rochant et réalise sous sa direction neuf épisodes sur les trois premières saisons du Bureau des légendes.

De nos frères blessés, écrit avec Katell Quillévéré, est son deuxième long métrage. Tous deux sont les cocréateurs d’une mini-série sur la naissance du groupe NTM et l’arrivée du hip-hop en France, pour Arte et Netflix, actuellement en préparation.

Hélier Cisterne est membre de la SRF, œuvrant pour la défense des libertés artistiques et l’indépendance du cinéma français, et du Collectif 50/50, qui milite pour l’égalité et la diversité.

Critique

En seulement deux films, Hélier Cisterne a su définir un univers singulier, souvent grave et rugueux où il évoque les expériences marquantes vécues par des adolescents, qui infléchiront d’une manière ou d’une autre le cours de leur vie future, comme autant de rites de passage. La grande force de sa mise en scène réside dans le regard naturaliste qu’il porte sur les choses et les événements pour les laisser en suspens et mener sa caméra vers une intimité affranchie de toutes concessions, où elle sait se faire oublier pour dévoiler les atermoiements de la nature humaine. Les paradis perdus reste fidèle à cet esprit, même si d’aucuns seront sans doute un peu déroutés par l’itinéraire sur lequel il nous entraîne cette fois, et qu’il ne serait pas très fair-play de dévoiler complètement. Le film s’ouvre donc sur un hors champ de barricades et de sirènes, posant le décor d’un Mai 68 dont Hélier Cisterne cherche à transmettre l’essentiel avec économie, c’est-à-dire l’idée du soulèvement, de l’exaltation, d’un monde au bord du basculement. C’est précisément dans cet état d’esprit qu’Isabelle, une jeune lycéenne, rentre un soir chez ses parents après une journée d’affrontements, hors d’elle et folle d’inquiétude pour l’un de ses camarades, chargé par les “flics”. Son père étant chef d’entreprise, et donc forcément du mauvais côté, on voit alors se dessiner l’inévitable conflit entre l’adolescente étourdie de révolution et ses parents, bourgeois empesés à la solde du patronat. On commence presque à bailler lorsqu’ils décident de fuir les “événements” pour se réfugier à huis clos dans leur maison de campagne, où s’enchaînent conflits de générations, insultes et portes qui claquent jusqu’à ce que le père reçoive enfin un appel le rappelant d’urgence à Paris où son usine est occupée. Il prend donc la route en pleine nuit, avec pour seul mot d’adieu de sa fille un “enculé” assez théâtral et presque anachronique pour l’époque, mais qui ne cadre finalement pas si mal avec la suite.

Plus tard, seul au volant dans la pénombre d’une route forestière, le père semble étrangement se détendre sur un air de Charles Trenet. Isabelle est cachée dans le coffre, bien sûr, et soulève un coin de bâche pour apercevoir la cime des grands arbres. La caméra s’attarde alors sur ces gigantesques et inquiétantes silhouettes, au son de la chanson qui a envahi l’espace sonore. On devine qu’ils n’iront pas à Paris et, à l’instar de la berline familiale, le film bifurque en effet vers un chemin insoupçonné, où la vie s’ouvre sur une dimension presque irréelle, loin de la politique et des soubresauts de la société, pour confronter la jeune fille à une part obscure de son père, secrète, intime et donc profondément humaine.

Sans se départir de sa crudité, le regard d’Hélier Cisterne nous conduit plus loin encore, à travers les yeux d’Isabelle, au cœur d’une humanité en marge, le temps d’une fête improbable et délicieusement caricaturale. Le temps s’y arrête un instant, laissant flotter le film dans un univers parallèle et grotesque, convoquant à la fois les créatures de Fellini, Fassbinder ou David Lynch. Rien ne s’échappe pourtant vers la complaisance et le réalisateur tient fermement ses personnages en renversant subtilement les rôles, faisant finalement d’Isabelle la moins tolérante de l’histoire. Le dernier rebondissement, quoi qu’un peu spectaculaire, lui permettra néanmoins de s’amender, dans une scène particulièrement touchante par son silence et la densité des sentiments contradictoires en jeu. Ce conflit intérieur, si cher au réalisateur, trouve ici une conclusion plutôt optimiste quant à la nature profondément généreuse de la jeunesse, face aux illusions flétries des parents, désabusés et au fond solitaires, reclus dans leurs travers comme seuls remèdes à leurs blessures.

Arnauld Visinet

Article paru dans Bref n°85, 2008. 

­Réalisation : Hélier Cisterne. Scénario : Hélier Cisterne et Gilles Taurand. Image : Fabrice Main. Montage : Thomas Marchand. Son : Florent Klockenbring et Benjamin Viau. Interprétation : Julie Duclos, Philippe Duclos, Marie Matheron et Pierre Perrier. Production : Les Films du Bélier.

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