Extrait
Partager sur facebook Partager sur twitter

Ce vieux rêve qui bouge

Alain Guiraudie

2001 - 51 minutes

France - Fiction

Production : K Production / Paulo Films

synopsis

Dans une usine sur le point de fermer et dans laquelle il ne reste plus qu’une poignée d’ouvriers, un jeune technicien vient démonter une dernière machine. Tandis qu’il travaille, les ouvriers attendent la fin de la semaine en bavardant et en se promenant. Mais attention, ils ne font pas que ça non plus. Parce que, dans cette usine, il s’en passe des drôles de choses.

Alain Guiraudie

Né en 1964 à Villefranche-de-Rouergue, Alain Guiraudie se forme par la culture populaire : BD, séries, films de genre… Son passage à l'université le sensibilise au militantisme. En 1990, il réalise un premier court métrage, Les héros sont immortels, bientôt suivi de Tout droit jusqu'au matin (1994) et La force des choses (1997).

C'est avec le moyen métrage Du soleil pour les gueux que la critique découvre son cinéma atypique qui erre entre western moderne, récit picaresque et conte philosophique. Son militantisme le pousse à représenter à l'écran la classe ouvrière, comme dans Ce vieux rêve qui bouge, moyen métrage lauréat du Prix Jean-Vigo 2001, très remarqué à la Quinzaine des réalisateurs la même année.

Il passe ensuite au long, avec Pas de repos pour les braves en 2003, puis Voici venu le temps en 2005, deux films qui apportent leur pierre à l’édifice d’une utopie politique et sexuelle, ancrée dans le Sud-Ouest à l'accent chantant. Après Le roi de l'évasion en 2009, il fait une nouvelle fois sensation à Cannes grâce à L'inconnu du lac en 2013 (Prix de la mise en scène d'Un certain regard), ode érotique et passionnelle dont l’affiche par trop suggestive a été censurée dans les villes de Saint-Cloud et de Versailles.

En 2014, il publie pour la première fois un roman, Ici commence la nuit chez POL, et présente deux ans plus tard en sélection officielle à Cannes Rester vertical, avec Damien Bonnard, explorant les zones rurales de Lozère.

Son prochain long métrage, Viens je t’emmène, réunit Noémie Lvovsky, Jean-Charles Clichet et Doria Tillier. Il sortira courant 2021.  

Critique

Dans Ce vieux rêve qui bouge, Alain Guiraudie abandonne les grands espaces champêtres de Du soleil pour les gueux. Nous sommes dans une usine sur le point de fermer. Ne reste qu’une poignée d’ouvriers et un jeune technicien, chargé de démonter la dernière machine, ultime vestige d’une époque révolue. Dans ce contexte crépusculaire de la fin de l’ère des machines et du travail industriel, l’usine ressemble à une église désaffectée. Les angles de vue déploient toute la perspective du lieu, dévoilant des lignes de fuite qui le rendent majestueux, baigné d’une lumière qui s’infiltre comme à travers les vitraux cassés d’un lieu de culte. Quelques derniers bouts de tuyauterie ne sont pas sans évoquer la présence tentaculaire d’un monstre des profondeurs aquatiques.

Mais dans ce lieu dévasté, voire apocalyptique, la vie est pourtant encore là et préside à la mise en scène de Guiraudie. En choisissant de filmer essentiellement en plans fixes, ce sont les hommes qu’il charge d’animer l’espace, de rythmer les séquences de leur allées et venues. La récurrence de cadres identiques ne fait que confirmer cette impression : le mouvement ne provient pas de la machine-caméra, il naît de la manière dont les ouvriers se meuvent dans le plan. On ne pouvait imaginer plus belle idée pour mettre en scène la fin d’un monde qui ne soit pas pour autant celle de l’humanité.

Guiraudie filme un état de fait sans nostalgie, passéisme ou revendication sociale. Ce qui lui importe avant tout, c’est l’espèce humaine, la vie qui continue, “ce vieux rêve” qui résiste parce que le rêve n’est pas affaire de machine ou d’économie mais affaire de désir. L’agitation des ouvriers mise en valeur par sa mise en scène rappelle Du soleil pour les gueux – film lui aussi rythmé par les entrées intempestives dans le plan de farfelus en quête d’on ne sait trop quoi. Mais elle est néanmoins beaucoup moins frénétique. Le contremaître ne cesse de faire de timides incursions, hésite à entrer dans le cadre, à s’approcher du technicien qui a fini par lui faire comprendre son attirance pour lui.

Au-delà du comique de répétition burlesque, surgit toute l’humanité d’une communauté masculine qui tente de ne pas laisser mourir leur désir d’être au monde, même si ce monde est en train de changer, même s’il ne battra plus au rythme du travail. Leurs derniers jours dans cette usine, les ouvriers les passent dans un climat de sensualité plus ou moins exacerbé. Ils jouent aux cartes, discutent sous les parasols, s’arrangent avec les désirs qui les traversent. Une sorte de “partie de campagne” en somme, éclairée par une luminosité éclatante et les tâches de couleurs vives de leurs tee-shirts. Au moment où le pot de départ clôt définitivement une période de leur vie et un bastion de la civilisation industrielle, la caméra opère un mouvement ostensible puisqu’elle nous donne à voir le contrechamp du plan des douches que nous avions vu à plusieurs reprises. C’est justement là que le contremaître et le technicien arrivent à mettre un mot tout simple sur le lien trouble qui les unit. Le mouvement de la machine-caméra joue ainsi le rôle de fil conducteur du désir – de la même manière que la machine dans l’usine quelques instants plus tôt. Après ce dernier cadeau offert aux hommes, la machine peut maintenant disparaître de leur vie, les abandonner à leur futur remis en mouvement, à l’image de ce travelling final sur l’usine.

Claire Vassé

Article paru dans Bref n°49, 2001.

Réalisation et scénario : Alain Guiraudie. Image : Emmanuel Soyer. Montage : Golonda Ramos et Carol Ici-Bas. Son : Dana Farzanehpour, Philippe Grivel et Jean-Christophe Julé. Interprétation : Pierre Louis-Calixte, Jean-Marie Combelles, Jean Ségani, Yves Dinse, Jean-Claude Monteilh et Serge Ribes. Production : K Production et Paulo Films.

À retrouver dans

Thématiques