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10/04/2018

“À corps perdu", d'Isabelle Broué

"Lutine" a permis de remettre dans les radars le nom d'Isabelle Broué, qui a elle-même mis en ligne ses courts métrages, parmi lesquels "À corps perdu", sélectionné en 2000 par la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et sur lequel le texte suivant avait alors été publié dans “Bref” n°46.

A priori, le titre du dernier film d'lsabelle Broué pourrait sembler d'une expressivité quelque peu emphatique. Mais il faut pourtant rester attentif au langage et au fait que l'expression est – à dessein – employée au singulier, car ce retrait du pluriel, cet infime décalage, est lui-même à l'image du film, fait de creux et de réserves, plein d'une émotion aussi retenue qu'intense.

En effet, il s'agit bien de l'histoire d'un corps perdu, au sens propre du terme ; en l'occurrence celui de Lise (bouleversante Marie Payen, toute en nuances et en fragilité) qui, dès la scène d'ouverture, apparaît dans une cabine téléphonique échouée sur une plage déserte, comme un écho à sa solitude. “En souffrance. C'est-à-dire dans un état de douleur, mais aussi dans l'état d'une âme en attente, cherchant à reprendre pied dans la réalité par un appel au secours lancé sur un répondeur. Déjà, face au flux inexorable de la marée et de l'abandon, la jeune femme sombre dans la peur. Plus tard, victime d'une agression sexuelle dans l'entrée de son immeuble, le corps souillé de Lise finit de se rétracter, de se retirer du monde pour devenir tout à fait transparent et désincarné. Il n'existe plus.

Elle fuit alors vers Paris, sur les traces d'une hypothétique Julia, seule amie sans doute assez intime pour comprendre sa détresse, mais là encore, il ne s'agira que d'une image absence, perdue elle aussi corps et biens dans le flot de la vie. Pourtant, Lise s'obstine et va tenter grâce aux témoignages de son encourage – un tenancier de bar, une colocataire désinvolte ou l'épicier du quartier – de reconstituer l'itinéraire de son amie, et à travers elle bien sûr, sa propre existence.

Malgré cette trame narrative qui peur sembler aujourd'hui classique et déjà entendue, la mise en scène d'Isabelle Broué, à force de dépouillement, dépasse le simple effet de style pour remplir chaque plan d'une tension muette, où la présence de Lise devient aussi pathétique qu'éprouvante. En effet, toute la beauté du film est contenue dans la confrontation de cette jeune femme et du monde extérieur, de son intimité douloureuse et jamais révélée – sauf au spectateur – face au silence et à la froideur de l'autre. À tout instant, le mal de vivre affleure sous la mince couche des apparences, sans pour autant être saisissable car, toujours, la vérité du corps de Lise semble demeurer invisible aux regards.

Ainsi, le talent de la réalisatrice est justement de savoir nous montrer la surface de cette indifférence, et dans le même temps, le poids écrasant de la névrose de Lise, sans cesse au bord de la fracture. Mais surtout, par une extrême économie de sens, elle laisse toute la place possible à l'infini cri de détresse de son héroïne. On assiste alors à un véritable développement minimal de la mise en scène, mais dans le sens le plus noble du terme – c'est­-à-dire celui du “less is more” – où seule la sensation est privilégiée par rapport au motif ou à la composition. Naturellement, certains reprocheront au film sa sobriété, son réalisme, son sujet, bref sa facture "jeune cinéma français" par trop récurrente dans la production actuelle. Pourtant, rarement ce type de langage n'aura atteint une telle force, dans sa manière de se glisser au cœur de la détresse physique de son personnage, tout en laissant au spectateur la possibilité ou non de la comprendre. Les moins sensibles n'y verront que du silence, les autres seront bouleversés par la justesse d'une multitude de nuances, de non-dits et de certains instants entre parenthèses, comme la scène dans laquelle Lise, telle une somnambule dans un état second, demande par deux fois une lame à son voisin, pour finalement renoncer malgré elle à sa tentative de suicide, grâce à l'intrusion d'un cafard qui la ramène brutalement à la réalité ; ou encore dans la scène de la piscine, où s'exprime sans un mot l'intolérable agression du monde, du vacarme et de la chair sur son corps qui y a justement renoncé.

Multipliant ainsi les témoignages de ce malaise, le film aurait pu rester ancré dans le registre du désespoir sans l'intervention de la figure intrigante de Fatiha, la tante de l'épicier algérien du quartier. Prodigieuse, justement par sa présence aussi étrange que généreuse et son pouvoir de vision presque magique, puisqu'elle sera la seule personne capable de voir Lise, et comprendre intuitivement le poids de ce qu'elle porte en elle. En effet, dans le face­-à-face silencieux de ces deux femmes se noue le moment le plus bouleversant du film, lorsque se réalise le miracle d'une communication enfin rétablie, le retour douloureux de Lise au monde, à travers un échange de regards à la fois intenses et presque anodins. Rarement le dialogue entre deux êtres n'aura été aussi profond que ce silence, dans lequel chacun de nous peut projeter ses propres blessures. Et devant les larmes de Lise, la réalisatrice se retire une dernière fois, pour laisser la place à la sensibilité brute.

Arnauld Visinet

 

À corps perdu, 2000, 35 mm, couleur, 25 mn.

Scénario et réalisation : Isabelle Broué. Image : Florian Bouchet. Son : Laurent Benaïm, Franck Duval. Montage : Delphine Dufriche. Musique : Éric Neveux. Interprétation : Marie Payen, Regraguia Benhila, Bruno Slagmulder, Jean-Michel Fête, Zakariya Gouram, Lucia Sanchez, Jean-Michel Portal, Serge Brincat, Fred Cacheux. Production : Fidélité Productions.