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Festivals
18/11/2018

Île courts à Maurice, 8e édition

Le mois dernier, s’est tenue la 8e édition d’Île courts, le Festival international du court métrage de Maurice, vitrine et espace de diffusion du cinéma indépendant de l’Océan indien.

Chaque jour, dans un coin différent de l’île Maurice, la même logistique se met en place. Un soir, dans le magnifique site du musée L’aventure du sucre, le lendemain dans la cour du Piazza à Rose Hill ou sur la plage de Tamarin, un écran et un projecteur sont installés pour qu’à la tombée de la nuit, des spectateurs de tous horizons se pressent pour découvrir, en plein air, les programmes de courts métrages que l’équipe du festival Île courts leur a concoctés.

Le trailer du festival

Pour autant, créé en 2007, le Festival international du court métrage de Maurice a très vite affiché des ambitions qui excèdent la seule présentation des films : « être un lieu de fabrique du cinéma à Maurice ; développer un public pour un cinéma différent à Maurice ; permettre la rencontre des acteurs du cinéma dans l’océan Indien ». Au gré de formules qui ont évolué au fil des ans et qui ont mêlé des formations, des débats, des rencontres professionnelles, des ateliers de réalisations, la boîte à outils d’Île Courts, élaborée par l’association Porteurs d’images, peut s’enorgueillir, entre autres, d’avoir permis la réalisation de 28 courts métrages (fiction et documentaire). Cette année, la réalisatrice Chantal Richard, une fidèle du festival et marraine de cette édition 2018, a ainsi encadré des projets de documentaires dont certains allaient bénéficier d’un soutien pour leur réalisation. Parallèlement, des étudiants proposaient des films de moins de cinq minutes, présentés chaque soir en avant-programme, comme autant de micro regards sur Maurice. Île courts constitue un moment privilégié, un terreau de réflexions et de rencontres où se cristallisent aussi les questionnements auxquels le festival se heurte. Crise de croissance ? Remue-ménages au sein de l’équipe de direction (la déléguée générale a souhaité partir quelques semaines avant l’ouverture du festival) ? Insuffisance des financements ? L’heure était au bilan.

L’ambition de ce festival est immense. C’est sur un territoire quatre fois plus petit et presque quatre fois plus peuplé que la Corse qu’une nation s’est bâtie. Un documentaire d’Alain Gordon-Gentil, Les jours inespérés, sorti peu avant le festival, rappelle combien, en 1968, l’année de son indépendance, Maurice était considéré comme un des pays les plus pauvres de la planète. Des experts économiques d’alors, au regard peut-être orienté par les Britanniques contraints de se délester de ce petit bout de terre de l’Océan indien, ne voyaient aucune solution viable et aucun espoir de redresser le pays. Ils ne sont plus là pour voir l’étendue de leurs erreurs. Maurice n’a cessé de se développer. Si le tourisme en apparaît comme la part la plus visible, l’ouverture à des investisseurs étrangers et une orientation vers l’économie tertiaire du service tendent à faire de cette île, pour le meilleur et pour le pire, un petit Singapour. Les tours du quartier Ebene Cybercity abritent ainsi des hôtels pour hommes d’affaire et un grand nombre de plates-formes téléphoniques.

Dans cet élan, il n’est pas illogique de rêver un cinéma mauricien propre à porter l’imaginaire et les questionnements qui agitent l’île. Mais quand un magazine met en avant de telles productions locales, le modèle dont celles-ci s’inspirent ressortit essentiellement à des schémas bollywoodiens. Il suffit de consulter les affiches qui ornent les devantures des multiplexes pour constater que comédies sentimentales indiennes et blockbusters américains ne laissent guère de place à d’autres imaginaires. Dans ce paysage, le documentaire d’Alain Gordon-Gentil fait figure d’étrange exception.

« Île courts, explique le réalisateur David Constantin, président de l’association Porteurs d’images, c’est la seule fenêtre qui amène au public mauricien un cinéma indépendant qu’ils ne peuvent voir ailleurs. Le festival permet de voir les grands courants qui parcourent le cinéma indépendant, libérés du carcan de l’obligation de réussite financière qui pèse sur les longs métrages. Ici, les enjeux sont moindres financièrement et plus grands artistiquement, tout ce qu’on aime au cinéma en fait ! » On ne sait pas encore si ce David arrivera à terrasser tous les Goliath qui imposent leurs lois, celles du marché, du divertissement, des grosses machines internationales ; l’avenir le dira.

Dans ce contexte, La Réunion, toute proche, partage des convictions similaires, mais avec des atouts sans commune mesure, par exemple les soutiens auxquels peuvent prétendre tous les acteurs de l’audiovisuel dès lors qu’ils exercent leurs compétences dans un département français. Deux plateformes y ont ainsi été créées à quelques mois d’intervalle : Oi-Film et Kwafilms, toutes deux dédiées au cinéma de l’Océan indien. Comment ne pas se réjouir que de tels espaces de diffusions existent, chaque plateforme se présente riche de tout un accompagnement éditorial autour de films accessibles depuis le monde entier.

La multiplication de telles initiatives, leur complémentarité ne peuvent que contribuer à mieux faire vivre les contours du cinéma de l’Océan indien, à lui conférer une visibilité tangible. Île courts doit se sentir moins seul et être d’autant plus encouragé à poursuivre son action. Sans doute faut-il muscler la programmation, lui donner plus de cohérence et de force, peut-être ne plus se limiter au court métrage, songer aussi à une diffusion de productions indépendantes tout au long de l’année et à d’autres actions sur un plus long terme. Car, pour reprendre l'intitulé d’une manifestation qui se tient à Nice, un festival c’est trop court.

Jacques Kermabon

La photo d'ouverture (©FocusPhotography) a été prise sur la plage de Tamarin pendant le concert qui précédait la projection. Et pour tout savoir sur le festival, il suffit de cliquer ici.