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Cahier critique
01/12/2016

"Alger la blanche" de Cyril Collard

Un jalon majeur du court métrage des années 1980, qui précédait la fièvre des météoriques "Nuits fauves", du même Cyril Collard.

Dans l’esprit du public, le nom de Cyril Collard est associé à son unique long métrage de cinéma, Les nuits fauves (1991), adapté de son deuxième roman, paru chez Flammarion en 1989. Dans l’un comme dans l’autre mode d’expression, littéraire et cinématographique, Cyril Collard mettait en scène une, plutôt plusieurs histoires d’amour, et sa propre révolte devant la menace de sa mort annoncée dès qu’il se sut atteint du sida. Une foule immense assista à son enterrement quand il mourut en 1993.

Réduire ainsi son travail de cinéaste aux Nuits fauves, c’est faire l’impasse sur Alger la blanche, un des films les plus marquants de l’histoire du court métrage français des années 1980 : par son sujet – un moment charnière des liens amoureux entre deux garçons, Jean, le Français dessinateur et Farid, l’Algérien apprenti électricien –, par sa dramaturgie qui crée surprise et émotion, par le regard porté par Cyril Collard sur les personnages, la société et les lieux dans lesquels se déroulent les temps forts de son récit. La première séquence se passe dans la nuit, deux visages de garçons apparaissent tour à tour, l’un en gros plan, l’autre en amorce, dans un jeu de regards tendus. Karim annonce à Jean son prochain départ pour l'Algérie et lui propose de venir avec lui. Les quelques mots échangés suffisent déjà à faire surgir la famille de Farid, la mère surtout, encore en creux, et une vie rêvée dans le pays où elle a ses racines. C'est dans la lumière du jour que l'on retrouve les garçons, corps nus et endormis. La caméra est proche, reste sur Jean alangui tandis que Farid, éveillé, sort du champ, pour en revenir avec une bouteille d'eau et un yaourt. Là encore juste les plans, les mots nécessaires, des regards pour sentir comme un malentendu, le mystère de l'un, l'impatience de l'autre à rentrer chez lui, à deux heures de train de là, sans obtenir encore de réponse à sa question : “Jean, ça te dirait de venir en Algérie avec moi ?” Ils se retrouvent après qu'un montage parallèle nous a introduit chez Jean qui travaille, dans le commissariat de Créteil où Farid a été amené après une virée à moto avec des copains et des copines, et dans l'appartement de sa famille, où sa mère et sa sœur, inquiètes de ne pas l'avoir vu rentrer de la nuit, s'organisent pour venir le chercher et ne le trouvent pas au rendez-vous. La vie de Farid a déjà basculé. Le film change de tempo tout en gardant la cohérence des personnages et de l'écriture cinématographique. Une vraie douleur l'habite, bien avant qu'au petit matin et sans un mot un corps, retrouvé sur une voie ferrée, soit enfermé dans une housse avec les gestes professionnels des médecins du Samu, celui de Farid, et que l'arrivée de Jean dans sa famille endeuillée soit ressentie comme une provocation et jettent l'un contre l'autre son cousin et son demi-frère. Dans son corps immobile sur le pas de la porte de l'appartement interdit où s'affrontent des membres d'une même famille, Jean prend la mesure de ce qu'étaient la vie et la culture de Farid, ses déchirements comme ceux de sa sœur. On le retrouve dans un aéroport, puis dans un car, comme apaisé, malgré son visage tourné vers ses souvenirs, ses certitudes entamées : “Je suis rentré dans la ville comme si j'étais en fuite, rien de fixe, rien de tangible. Farid disait « Alger la Blanche ».” La chanson Désolé du groupe Carte de séjour, prend la relève de la voix off de Jean. L'émotion est toujours là, sobre.

Alger la blanche est dédié à Maurice Pialat dont Cyril Collard a été l'assistant. Dans son livre Les nuits fauves, il fait le portrait d'un personnage qu'il appelle Louis : “La première fois que j'ai participé à un tournage, c'était sur un film de Louis [...]. Il m'a tout appris sans jamais parler de cinéma. J'ai écouté ses plaintes et ses coups de gueule d'ancien peintre déchiré, écœuré par les modes, la bêtise, la camelote des années quatre-vingt et la démission des cinéastes français qui ne filment plus que des espaces désertés par l'émotion [...].” Et Collard ajoute : “Je sais qu'on rencontre peu d'hommes comme lui dans une vie.”

Luce Vigo

Article paru dans Une encyclopédie du court métrage français, 2004.

Réalisation : Cyril Collard. Scénario : Cyril Collard et Jean-Marie Guillaume. Image : Daniel Barrau. Son : Jean Umansky, Véronique Tiron et Philippe Lecocq. Montage : Danielle Fillios et Catherine Trouillet. Musique : Carte de séjour. Décors : Frédéric Delpech. Interprétation : Frédéric Deban, Ali Baouche, Rachida Chrouki, Aïssa Jabri, Mohammed Zran, Sahalia Baouche, Tawfik El Sherbini et Larbi Bekka. Production : Shaman.