Revenir aux actus
Vu sur le web
27/01/2017

Des ficelles sans nœuds

Nous publions ci-dessous la critique qui était parue dans notre revue du premier film de Frédéric Bayer Azem, visible en ligne.

Les ficelles suit l’histoire naissante entre Pathana et Farid, qui habitent la même cité, s’observent et s’approchent comme deux boxeurs sur un ring. Ce motif narratif, à la fois ténu et large dans les possibilités cinématographiques qu’il peut ouvrir, est conduit dans l’intimité d’une chambre où le jeune homme s’exerce devant un punching-ball, qui va lui permettre de trouver la juste position pour approcher la jeune fille. Autour de ce mouvement de séduction, Frédéric Bayer Azem s’arrête sur les relations de voisinage qui inscrivent subtilement Les ficelles dans la réalité d’une vie de quartier, tout en se jouant des clichés que charrie nécessairement avec elle la cité comme image.

Les ficelles se donne comme un film sur l’apprentissage de la vue. Le tout premier plan du film va chercher le visage du jeune homme, dont on peut croire à plusieurs moments qu’il est aveugle, derrière le punching-ball. Le pouvoir d’occultation, et donc aussi, d’une certaine manière, de révélation de cet objet – ainsi ce plan où la chambre de Farid gorgée de lumière disparaît dans un éclat – permet à Frédéric Bayer Azem de mettre en évidence le caractère de lutte qui appartient à toute vision. Jusque dans son montage, qui procède par ruptures successives, le film témoigne que les images que nous nous faisons du monde doivent parfois lui être arrachées.

Les ficelles cherche un point d’équilibre, et donc de bascule, entre une forme de douceur qui s’insère discrètement dans les réactions de Pathana et Farid et cette dimension agonique qui détermine et qualifie le lien qui se tisse entre eux. La lecture d’un poème de Verlaine suscite une violence inattendue et l’étreinte amoureuse, engagée par une remontrance préalable de Pathana, est subitement avortée par Farid. Par ces instants récurrents, qui lui donnent sa tonalité particulière, le film de Frédéric Bayer Azem manifeste que notre vie affective et senti- mentale, pétrie de contradictions, ne peut se figer dans aucun définitif, et que c’est sans doute ce qu’il y a en elle de beau et d’irremplaçable.

Rodolphe Olcèse

Les ficelles, 2011, noir et blanc et couleur, 28 mn.
Réalisation et scénario : Frédéric Bayer Azem. Image : David Ctiborsky. Son : Jean- Philippe Marin, Matthieu Chanon et Jonathan Martins. Montage : William Laboury. Interprétation : Nordine Belatrache, Hatika Chohra Karaoui, Karim Sbaï, Nathalie Nguyen. Production : Grec. 

Le lien gratuit du film