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En salles
05/07/2017

Le rendez-vous d'Anna

Parmi les sorties de cette semaine, celle d'"Anna" n'est pas la plus ample (seulement deux salles à Paris) : à nous de nous attarder, donc, sur ce premier long métrage intense et dépaysant.

Bref avait édité sur l’un de ses DVD (#26, à l’été 2011), consacré à des films soutenus par le Département de Seine Saint-Denis, un petit film nerveux tourné en Colombie et cernant le contraste entre une jeunesse dorée habituée à jouir de ses privilèges et d’autres adolescents, issus de milieux déshérités et ne reculant au quotidien devant aucune violence – un syndrôme ayant établi la réputation de Bogotá ou de Cali parmi les villes les plus dangereuses de toute l’Amérique latine.

Dans la mésaventure du jeune protagoniste de Un juego de niños, on retrouvait d’ailleurs quelques éléments de parenté avec Como todo el mundo de Franco Lolli, étudiant de la Fémis originaire, justement, de la capitale colombienne. Les deux réalisateurs sont de fait des amis d’enfance et Jacques Toulemonde, de double nationalité franco-colombienne, a lui aussi rejoint Paris, en 2001, afin d’étudier à la Sorbonne. Son cinéma porte sa double appartenance géographique, Anna prenant d’abord place dans un contexte parisien avant de partir en même temps que son héroïne vers ce continent qui conserve toute sa part de mystère et de fascination du point de vue européen. 

La jeune femme, en réalité, est en fuite, entraînant derrière elle son jeune fils, Nathan, contre l’avis de son père, Français et dont elle est séparé. Il y a là également son nouveau compagnon, Bruno, qui se rend compte rapidement qu’il devra endiguer les débordements toujours probables, et plutôt spectaculaires, de cette personnalité fragile et extravagante, souvent borderline, comme on a coutume de dire. Un tel motif est cinématographique en lui-même, de Cassavetes à Zulawski, et si le comportement cyclothymique d’Anna nous épuise quelque peu, au fur et à mesure, c’est précisément l’effet qu’il a sur son amant, son fils et sans doute sur elle-même...

Jacques Toulemonde parvient à installer une tension progressive, dans un road-movie à suspense dont le contexte inquiète souvent, si bien que l’empathie émerge aisément envers ces attachants fuyards qui ne caressent que le rêve de rebondir au bout du monde et d’être heureux avec peu de choses (une gargote au bord de l’océan, loin de l’aliénation des grandes villes). C’était déjà le petit tour de force que réussissait Un juego de niños, dans lequel on tremblait pour le jeune bourgeois, Pablo, injustement menacé, tout en compatissant à la détresse de son agresseur, dont le malaise s’abîmait dans une agressivité dénuée de garde-fou. Comme dans Anna, la réflexion allait assez loin sur les limites et la nature même de la “normalité”, qu’elle soit sociale ou psychique...

Christophe Chauville