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DVD
02/08/2017

Les documentaires de Sergueï Loznitsa

Alors que, le 16 août, sort « Une femme douce », une revue et des DVD, permettent de revisiter le travail documentaire de Sergueï Loznitsa.

Dans le nouveau numéro de l’excellente revue, Images documentaire, consacrée à Sergueï Loznitsa, le réalisateur, explique – propos tenus lors d’une leçon de cinéma à la Femis – la nécessité qu’il a eu d’en passer par le documentaire pour comprendre la base de cet instrument auquel il avait été formé au VGIK. Cette exploration de son outil a donné une série de films, abordés dans ce numéro et édités simultanément chez Potemkine dans des copies restaurées par les soins de la Cinémathèque royale de Belgique.

La pratique documentaire de Loznitsa ne relève pas seulement d’une phase préparatoire. Le cinéaste continue d’en réaliser ; il est ainsi question, dans la revue, d’Austerlitz (2016), présenté en 2017 à Cinéma du réel, une suite de long plans enregistrés par la caméra de Loznitsa, plantée devant la déambulation des touristes dans les camps de Sachsenhausen et Dachau. « Chaque plan, écrit Dinah Ekchajzer, est comme un chiffon mouillé que Loznitsa essore jusqu’à ce qu’aucune goutte d’eau n’en sorte. » La vision du cinéaste ukrainien « est tout à la fois opiniâtre et exigeante, écrit ailleurs Evgeny Gusyatinskiy. Elle se définit par la distance et le détachement, la continuité et la lenteur, le calme et la quiétude, qui aboutissent parfois au silence ou au mutisme. » Elle tend parfois aussi à l’immobilité comme dans Portrait, série de plans fixes de paysans face caméra entrecoupés de rares panoramiques de la nature qui les environne, ou comme dans L’attente, consacré à des voyageurs de tous âges abandonnés au sommeil dans un hall de gare. Dans ce film-ci, il explore aussi un filtre particulier qui auréole son image d’une sorte de brume, dont il fera usage à d’autres reprises et qui disent, s’il en était besoin, le soin photographique qu’il apporte à la matérialité de ses plans.

Cette sève documentaire irrigue Une femme douce, un chemin de croix kafkaïen, où chaque station, rythmée par de longs plans séquences, dépeint un aspect d’une réalité russe hors d’âge, celle des laissés pour compte, de la corruption généralisée, des arbitraires administratifs, du sentiment d’impunité de tous ceux qui portent l’uniforme. Le personnage principal y apparaît moins mu par des ressorts psychologiques qu’elle ne représente une sorte de figure abstraite, une ténacité en marche, ballottée par les événements et les rencontres et dont le mutisme semble appeler les confidences et les conseils de ceux qu’elle croise et qui déversent leurs torrents de monologues, comme autant de témoignages d’une Russie fracassée par des années de communisme. Le poids du temps, l’empreinte du passé, à la fois comme une blessure et comme l’humus dans lequel semble arrimé le présent, hantent le cinéma de Loznitsa.

Si nous sommes loin de la comédie, Arnaud Hée, dans une étude fort convaincante, se propose toutefois de pointer la dimension humoristique de cette œuvre, pas seulement son ironie parfois sarcastique, mais la façon avec laquelle elle fraye avec le burlesque.

Revoir ou découvrir ses documentaires, lire la revue Images documentaires qui lui consacre son dossier central, aller voir en salle Une femme douce. Le cinéma de Loznitsa n’a pas fini de nous offrir du grain à moudre.

Jacques Kermabon

 

 

Sergueï Loznitsa, Images documentaires, n°88/89, juillet 2017, 18 euros.

Sergueï Loznitsa, 8 films documentaires, Aujourd’hui, nous construisons une maison (1996) ; L’attente (2000) ; La colonie (2001) ; Portrait (2002) ; Paysage (2003) ; L’usine (2004) ; Artel (2006) ; Letter (2013), 2 DVD, Potemkine, 16,90 euros.

Sergueï Loznitsa, Revue (2008) & The Event (2015), 1 DVD, Potemkine, 16,90 euros.

En complément, figure, dans chaque DVD, un entretien avec Arnaud Hée.

 

 

Photos : Une femme douce © SLOT MACHINE